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Retour sur la crue de juin 2016Nicolas Flipo1*1 MINES ParisTech, Directeur du PIREN-Seine |
Nicolas Flipo est revenu dans une présentation sur l’évènement exceptionnel que fut la crue de juin 2016. Il y évoque des averses particulièrement intenses pour la saison, et notamment sur le bassin versant du Loing, un cours d’eau du sud du bassin qui se jette dans la Seine quelques kilomètres après la confluence entre l’Yonne et la Seine. Le débit de cette rivière est alors monté brusquement, provoquant une crue de la Seine et de fortes inondations dans la région. Après une analyse rétrospective, il apparait qu’en termes de débit, la crue de juin 2016 à Paris a une probabilité de retour de 15 ans en moyenne.Par contre, il faut remonter en 1836 pour retrouver une crue à cette période de l’année.
C’est en effet la première fois qu’un tel débit (1750 m3/s) est observé au mois de juin à la station hydrométrique de Paris Austerlitz (fréquence avancée : 500 à 1000 ans). Quant au débit du Loing (483 m3/s), il est tout simplement impossible d’en calculer une fréquence de retour, tant la différence avec le débit normal est énorme (~40 m3/s en moyenne annuelle, variant de 10 à 80 entre les périodes de très bas et très hauts débits). La rupture des digues du canal de Briare ont pu contribuer au débit, mais pas à ce point. Un des aspects étonnant de cette crue, c’est le caractère spécifique du Loing, l’Essonne ayant subi les mêmes averses mais n’ayant pas été confrontée à un phénomène de crue similaire.
Discussion :
Cette session spéciale avait pour objectif de fédérer les retours d’expériences, et de s’appuyer sur un événement bien ancré dans le réel pour mettre en place une stratégie de scénarisation et transmettre efficacement les savoirs.
La discussion a démarré autour des spécificités des bassins versants du Loing et de l’Essonne. Tout d’abord, même si l’hydrogramme du Loing est très spécifique par rapport aux hydrogrammes des autres affluents de la Seine, l’explication de cette singularité par la rupture des digues du canal de Briare reste à explorer. Ensuite, il apparaît que la crue a été contenue dans le bassin de l’Essonne grâce aux 3000 à 5000 hectares de marais, qui ont été inondés, notamment par le biais de l’ouvrage d’Echarcon. Les marais ont ainsi joué un rôle notable de zone tampon, rôle qu’il sera très important de prendre en considération dans les scénarisations des futurs du bassin de la Seine, envisagés par la phase VII du PIREN Seine. Un retour historique sur l’utilisation qui a été faite des zones humides dans l’histoire de l’urbanisme serait un bon préalable à la scénarisation. Quels sont les mécanismes mis en jeu ? Quel rôle concret pour ces zones ? Comment les mettre à profit si besoin ? Ce travail, déjà prévu dans la phase VII, pourra s’orienter, suite à ces débats sur une comparaison entre les bassins de l’Essonne et du Loing.
Il faudra également analyser les rapports historiques de la crue de septembre 1866 qui avait aussi affecté le Loing. Une action visant à réunir les cartes et les données des différentes archives pourra être envisagée, notamment en partenariat avec la Zone Atelier Loire, les crues de la Loire et celles du Loing étant souvent corrélées. Cette partie de la discussion générale s’est achevée en pointant le problème majeur de la gestion du foncier qui sera au cœur de la stratégie d’adaptation aux évènements extrêmes de type crue.
Les échanges se sont poursuivis en soulignant la nécessité d’avoir les retours d’expérience des différents syndicats concernant la gestion de la crue, éventuellement bassin par bassin. L’accumulation de données locales pourrait permettre de trouver des solutions pour chaque bassin, dont les conditions sont parfois très spécifiques. Un tel rapport a été demandé par le Préfet coordonateur de bassin, et devrait être finalisé prochainement. Au-delà de ces aspects purement quantitatifs, une synthèse est aussi lancée sur l’évolution de la qualité de l’eau du réseau hydrographique durant la crue, ainsi que, dans un second temps, sur la réponses des écosystèmes aquatiques a de tels évènements.
Une piste de réflexion concernant la gestion des crues fut avancée concernant la gestion des pluies d’orage sur les tous petits bassins à fort risque d’érosion, ces bassins étant parfois les plus impactés par les événements extrêmes. Contrairement à ce qui est parfois fait, il serait peut-être préférable d’opter pour des ruisseaux amont non entretenus, très végétalisés, qui encaisseront mieux une onde de crue, qu’un aménagement géométrique humain de type canal ou fossé. Il faut donc trouver des moyens de gestion pour conserver ces cours d’eau végétalisés en amont, et les institutions devraient porter plus d’attention à ces petits ruisseaux.
La discussion a permis d’élaborer une stratégie de scénarisation pour le bassin de la Seine basé sur des scénarios, s’approchant de l’évènement de juin, et étendus selon des hypothèses de type « et si ». Une stratégie de capitalisation sur l’évènement récent de la crue pourrait permettre de mieux convaincre les décideurs de l’urgence du passage à l’action. Avec les retours d’expériences et les rapports des bassins, les chercheurs, gestionnaires et acteurs de l’eau auront du concret à apporter aux politiques.
Cet évènement est finalement une bonne chose, car il entraîne une prise de conscience des élus et des décideurs de l’urgence de mener des actions concrètes. Les chercheurs savent en effet que la présentation de modèles scientifiques, aussi fiables soient-ils, ne convainc pas les décideurs d’agir. Mais la réalité de la crue les a marqués, et c’est là une opportunité qu’il faut saisir.
Une piste qui sera explorée par le PIREN Seine sera de réaliser des prévisions d’impact à partir de modélisations d’évènements extrêmes, en envisageant un nombre réduit de 4 ou 5 scénarios de futurs possibles du bassin. A cet effet, il faudra combiner les données, envisager des scénarios possible/probable/souhaitable pour chaque situation, et proposer des solutions adaptées. C’est un travail compliqué, d’autant plus que le monde agricole est également sujet à un certain nombre de changements dans les années à venir. Il faudra également les prendre en compte.
Le sujet est très vaste, le chantier est gigantesque, on devrait donc rester dans les scénarios plausibles. Il serait donc judicieux de commencer à travailler sur les réponses à apporter face à des évènements extrêmes « types », en laissant de côté pour l’instant les scénarios trop prospectifs. Une stratégie pourrait être de prendre comme base de scénarisation les évènements qui sont déjà arrivés, comme la crue de juin, et de proposer des analyses en faisant varier un ou plusieurs paramètres en adéquation avec le changement climatique, afin de voir comment tel ou tel acteur aurait réagi, ou comment telle ou telle zone aurait subi la crue. Finalement, il est rappelé que les extrêmes opposés aux crues, les sécheresses, ne devront pas être omis des futurs scénarios, ce qui fera l’objet de futurs débats.


